samedi 24 décembre 2011

ET TOI TA MÈRE ?


─ On ne pouvait pas imaginer la comédie française sans elle.
C’était une idole.
Une mère comme on n’en fait plus.
Elle m’a rempli d’amour pour les textes d’auteurs.
Cet amour m’irrigue.
Tout pour moi est dans ces textes.
Chaque fois que je pense à elle, je pense aux textes d’auteurs.
Et je les aime encore plus.
Que serait le monde sans eux ?
Et toi ta mère ?
─ Ma mère ?
Sais-tu- ce qu’est la mère ?
Et qui te dira jamais ce qu’est la mère ?
Je n’ai pas répondu à la question de cet amoureux des textes d’auteurs.
Flots de pensées.
Averses d’images.
Afflux de sensations.[1]
Recevoir.
Donner.
Des os fléchissent en moi et ma tête est allumée de blancheur.
Je pense aux ruines de ce qui était une humble habitation paysanne de ma mère, de son époux,[2] et de leurs enfants.
Au lieu, dit ‘Icha[3] Mllouk, à quelques kilomètres de Tiddaas,[4] en région Zmmour,[5] direction de Walmaas,[6] au Mghrib.[7]
Je m’y rendais autrefois, devancé par mon cœur.
Je partais du souq[8] de Tiddaas, à travers la campagne.
À pied ou à dos de mulet.
L’habitation n’est plus.
Il en sera ainsi de toutes les autres.
Et de tous les êtres ici-bas.[9]
Que dire de ce qui a été ?
Je pense à ce qui reste de ce qui servait de cuisine où je lui tenais compagnie pendant qu’elle préparait à manger.
J’aimais plus particulièrement la voir pétrir.
Elle faisait un pain qui était toujours partagé.
Ses doigts fins caressaient la pâte avec amour.
En s’occupant du feu, elle ajoutait de temps à autre une branche de bois dans le four en terre cuite.
La flamme donnait alors à son regard plus d’éclat et à son visage plus de chaleur.
Lorsqu’elle quittait la cuisine, elle se mettait en face d’une colline et semblait ailleurs.
Les étoiles qui embellissaient le ciel étaient dans ses yeux.
Son silence disait l’Essentiel.
J’ai mis du temps avant de comprendre.
Quand je pense à elle, il arrive que quelque chose d’humide coule sur mes joues.
J’aimerais tant que mes larmes, comme l’eau qui s’infiltre dans la terre pour atteindre les racines de l’arbre, irriguent encore et encore les graines de ma Foi pour que germent partout les fleurs.[10]
Au divorce de mes parents, je devais avoir trois ans.
Mon père a gardé les enfants.
Lorsque nous avons été arrachés à notre mère,[11] elle avait senti qu’elle ne savait plus regarder la lumière.
Elle perdait la chaleur du cœur.
Les feuilles s’étaient étiolées.
Les branches s’étaient affaiblies.
L’arbre était à l’agonie.
Mais il y avait encore la sève.
Et lorsque la sève demeure, les feuilles renaissent, les branches se revitalisent et l’arbre, irrigué, renforce les racines et s’élève dans les cieux.
Par la Grâce du Généreux, après mon père, elle a épousé son cousin, et ils ont eu quatre enfants : mes trois sœurs et mon frère.
Ma mère ne savait pas lire et ne savait pas écrire.
Elle s’exprimait en regards, en gestes, en silences.
Elle parlait peu.
Quand elle riait, son rire sentait l’aube de la Vie.
J’observais.
J’apprenais à déchiffrer la calligraphie qui m’était offerte.
Saisir le Sens.
Renforcer le Lien.
Dans la fidélité.
L’humilité.
La générosité.
La dignité.
La noblesse.
Et autres.
Elle savait, de Source Sûre, d’où elle venait, et où elle allait.
Elle a fait de son mieux pour transmettre.
Une de mes sœurs[12] m’a rapporté que lorsque notre mère était dans le coma, les médecins avaient expliqué qu’ils ne pouvaient pas prodiguer des soins[13] et que ce coma annonçait la fin de son existence ici-bas.
Une doctoresse restée dans la chambre du service médical pour certaines observations, avait, en partie, dénudé notre mère dans le coma.
La main de notre mère dans le coma, s’était alors mise en mouvement pour essayer de couvrir la nudité.
À la fin de cette existence ici-bas, un de mes fils m’a envoyé[14] ces mots de Henri Mertz :
« Mains maternelles. Mains merveilleuses ! Ne se reposent jamais, ne refusent jamais, peinent, agissent jusqu'à la fin : Encore à la tombe elles bénissent ».
Et une de mes sœurs[15] en la région parisienne apprenait par un père qui lui a téléphoné, que l’épouse de ce dernier venait d’accoucher d’une fille.[16]
Des paroles du Message.
Une voix
C’était «la nostalgie douloureuse et sereine à la fois de cette autre vie qui était la nôtre et vers laquelle nous étions destinés à retourner tous, vainqueurs et vaincus, accomplis ou à l’état larvaire, fidèles et athées, de par la Toute Miséricorde de Dieu.»[17]
Je sais, de Source Sûre, d’où je viens et où je vais.
Nous sommes à Allaah et à Lui nous retournons.[18]

BOUAZZA

[1] Se reporter à mon texte intitulé "Ma mère".
[2] Son cousin, son deuxième époux après le divorce avec mon père.
[3] Aïcha.
[4] Tiddas, Tedders.
[5] Zemmour (le "r" roulé, comme dans Mghrib).
[6] Walmas, Oulmès, en région Zayaane (Zayane).
[7] Maroc.
[8] Souk, marché.
[9] Se reporter à mon texte intitulé "Sur la route de Walmaas".
[10] Se reporter à mon texte intitulé "Sillon".
[11] Mes trois sœurs, mon frère et moi.
[12] De deux ans plus âgée que moi.
[13] Les médecins soignent et Allaah guérit.
[14] Par "e-mail" ("mel", "courriel", courrier électronique, message envoyé sur internet).
[15] Fille aînée de la troisième épouse de notre père (après deux garçons, et avant cinq autres enfants dont deux filles).
[16] Se reporter à mon texte intitulé "Innaa lillaah wa innaa ilayh raaji’oune".
[17] Driss Chraïbi, Succession ouverte, Paris, Éditions Denoël, 1962, P.78.
[18] Innaa lillaah wa innaa ilayh raaji’oune.
Voir :
http://raho.over-blog.com/
http://paruredelapiete.blogspot.com/
http://ici-bas-et-au-dela.blogspot.com/
http://laroutedelafoi.blogspot.com/
http://voyageur-autre.blogspot.com/

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